La lampe de Denderah

Presentation de l’artefact

Il s’agit d’un bas-relief sculpté dans le Temple d’Hathor à Dendérah, que l’on retrouve dans la crypte n°4 :

Bas-relief de la crypte n°4 du Temple d’Hathor à Dendérah

Des traces des premières constructions d’un temple en ce lieu remontent au pharaon Khéops, c’est à dire à la IVème Dynastie de l’Ancien Empire, de même que sous Pépi 1er puis à la XIIème Dynastie, donc au Moyen Empire. C’est dire qu’il s’agit d’une occupation très ancienne. Et ses évolutions du temple actuellement visible suivront jusqu’à l’époque ptolémaïque et romaine.

Les hypotheses

Ce bas-relief surprend le visiteur donnant l’impression de deux ampoules électriques. Posons cette hypothèse que ce fut possible – sans même savoir à quelle période remonte ce bas-relief.

Ces « ampoules » seraient donc constituées d’un fil, d’une douille, d’une bulle de verre entourant un filament, et à en croire cette représentation, ne seraient pas miniaturisées mais à taille humaine, d’après les personnages présents dans la scène. Soyons rationnel et décomposons une ampoule puisqu’elle est elle-même le résultat de plusieurs inventions.

Pour réaliser un fil électrique, deux matériaux sont nécessaires : du cuivre et un isolant. La fabrication moderne d’un fil électrique s’effectue par étirement dans des machines rotatives comme le montre la vidéo suivante. Un égyptien antique, s’il disposait de mine de cuivre – chose historiquement avérée – travaillait ce métal comme dans une forge avec l’équivalent d’un maillet et d’une enclume, car les techniques des métallurgistes ont pu être étudiées :

Dans la fabrication des fils, des barres, des plaques ou des feuilles, puis des récipients ou de la vaisselle en général, on pratique le martelage. Pour ce faire, l’homme s’agenouille devant une sorte d’enclume qui peut être soit une simple pierre plate ou un billot protégé par un linge, soit un appareil complexe permettant l’élaboration de formes plus sophistiquées. L’enclume consiste alors en un bâton plus ou moins épais, recouvert d’un linge pour protéger le métal des rayures, fiché dans le sol et maintenu par un support conçu pour permettre de donner différentes orientations à l’enclume au fur et à mesure que progresse le travail. Pour la frappe du métal, une pierre dure tenant lieu de marteau est employée, pierre que l’ouvrier a pris soin d’envelopper de tissu ou de cuir.

Article Wikipedia sur les outils de l’Egypte Antique

Nous ne citons pas la source exacte pour être rigoureux ici mais cette connaissance nous est parvenue grâce au Papyrus Sallier II (il date de XIIIème siècle avant Jésus-Christ) et à l’analyse des sites de fonderie sur le terrain ou les éventuelles représentations en bas-relief.

Admettons que les égyptiens aient réussi à fabriquer un fil de cuivre, faut-il maintenant le gainer avec un isolant, et surtout le doubler. Or le bas-relief de Dendérah nous montre un unique fil, ce qui supposerait alors que la gaine isolante prend dans la masse les deux fils de cuivre. Quelle isolant auraient-ils pu utiliser ? Et comment réaliser un tel exploit ?

Il semble difficile d’envisager un plastique issu de la polymérisation des hydrocarbures. Il existe cependant un caoutchouc naturel, le latex, qui peut être extrait de l’hévéa. Mais il n’existe aucune trace de cette plante dans l’Egypte Antique puisque les premières observations de cette arbre ont été faites en 1732 en Amazonie. La question de l’isolant reste donc ouverte.

Vient la douille de cette « ampoule » qui serait alors logiquement réalisée en cuivre. Seule une grande taille permettrait sa confection par martelage ce qui est le cas de notre bas-relief, mais sans pouvoir réellement déduire sa forme puisque ce dernier ne permet pas de savoir si elle est un cylindre : c’est une extrapolation de la part de l’observateur. Car il ne faut pas oublier que les égyptiens antiques ne pratiquaient que très rarement la perspective dans les représentations graphiques. Et ici ce bas-relief est sans profondeur.

Une douille est éventuellement réalisable dans la mesure où elle ne posséderait pas un pas de vis ou des baïonnettes comme nos ampoules modernes, celles de Dendérah semblant simplement posées sur un support, ou tenues par les mains d’un personnage – qui visiblement ne se brûle pas au contact de cette ampoule qui devrait pourtant produire une chaleur incandescente et un rayonnement (absent du bas-relief). Mais peut-être est-elle éteinte sur ce support ? Ce serait étonnant …

La dernière partie métallique est le filament et cette dernière pose un problème de fabrication encore plus complexe, comme nous pouvons le voir avec les premiers travaux sur le fil à incandescence par Thomas Edisson. Il est notable que la fibre de bambou ou les fils de coton furent utilisés (entre 1835 et 1878). Le coton est mentionné par Pline l’Ancien et provient d’Inde. Hérodote ayant parcouru l’Egypte n’en mentionne aucune trace au Vème siècle avant Jésus-Christ, bien que l’Egypte se prête particulièrement bien à sa culture pour son climat (Voir cet article) : il n’a été introduit qu’au 19ème siècle. Nous devrions donc admettre que l’usage du bambou ou d’un roseau, plante fréquente et très connue en Egypte dès la plus haute antiquité. Quant aux matériaux modernes, les filaments sont en tungstène et cet élément chimique n’a été découvert qu’en 1776 et ses principaux gisements ne sont pas situés sur le continent africain bien qu’il semble disposer de cette ressource. Cette hypothèse peut donc être écartée.

Enfin, reste la bulle de verre qui d’après ce bas-relief est transparent. Le verre était connu et travaillé par les Égyptiens Antiques comme l’attestent de nombreux artefacts qui nous sont parvenus. Mais si le verre transparent n’a été produit qu’à la fin du VIème siècle avant Jésus-Christ, le verre soufflé n’est quant à lui apparu qu’au IIIème siècle avant notre ère, donc au début de l’époque ptolémaïque. Or l’ampoule nécessite non seulement un verre transparent mais il ne peut être que soufflé pour obtenir cette forme. Soufflé et d’une extrême finesse mais donc d’une période très postérieure à celle du Temple de Dendérah.

En conclusion, la probabilité que le bas-relief de ce temple représente une ampoule électrique qui aurait été inventée dans l’Egypte Antique est extrêmement faible car elle nécessite des techniques qui n’étaient pas encore connues pour le travail des différents matériaux – bien qu’il soit possible de se les procurer à cette époque au moins dans une quantité expérimentale.

Le debunk

Le premier argument qui invalide l’hypothèse d’ampoules électriques confectionnées sous l’Egypte Antique est de taille : hormis ce bas-relief, aucune autre représentation n’est connue d’une part, mais surtout aucun artefact fabriqué ne nous est parvenu d’autre part. Certes le verre est cassant, mais une douille ou des fils électriques en cuivre auraient dû parvenir jusqu’aux égyptologues d’aujourd’hui, au même titre que tous les autres artefacts en cuivre qui sont résistants par définition.

Evidemment, les inconditionnels qui voudront voir des ampoules électriques nous expliquerons que l’absence de preuve n’est pas un argument et qu’il s’agissait d’une invention secrète … car il est bien connu qu’un progrès aussi notable ne peut être détenu que par un complot d’élites.

Ceci ne doit pas nous empêcher de rechercher une autre hypothèse car la méthode scientifique demande à ce que tout le champ des possibles soit exploré.

La revue Pharaon Magazine vous propose un article offrant une hypothèse beaucoup plus simple et surtout historiquement réaliste de ce bas-relief. Il s’agit d’une représentation d’un des mythes de la création du monde. Représenté par un serpent ou un faucon, il s’agit du dieu Harsmontous. Notez vous même sur ce détail que le « filament » est en réalité un serpent dont l’œil et la bouche sont distinctement sculptés :

Têtes des deux serpents représentant le dieu Harsomtous

Ces serpents sont eux-mêmes contenus dans une gangue (l’ampoule) surgissant d’une fleur de lotus (la douille). Notez le détail ci-dessous :

Détail d’une fleur de lotus à la base de « l’ampoule »

Les décors et les textes racontent la création de la Terre, la création du monde. Et pour être encore plus précis, la naissance de l’aube, l’instantanée de l’aube où le soleil, la vie, le monde se crée, sort du néant et de la nuit.

Extrait de l’article de Pharaon Magazine

Pour analyser correctement ce bas-relief, il est alors nécessaire de traduire les textes qui l’entourent : lisez-vous une bande dessinée sans ses bulles ? Or ces textes sont explicitent. Et les plus sceptiques pourront alors se procurer l’étude complète de Sylvie CAUVILLE : Dendarah V-VI « Les cryptes du temple d’Hathor », 2 volumes, éditions Peeters.

Il est en effet plus cohérent de rechercher une compréhension des représentations d’une culture dans ses usages connus, par comparaison avec un existant (qui est bien là) que dans des éléments absents. Notamment l’écriture est un domaine où l’on peut trouver des éléments de réponse, et en l’occurrence les hiéroglyphes égyptiens fournissent justement des indications claires.

Signes hiéroglyphiques I14 et ses variantes, I114 et sa variante pour des serpents, signes M9, M134 pour les fleurs de lotus et R11, le pilier Djed

Les signes hiéroglyphiques ci-dessus dont le code est fourni selon la classification de Gardiner, font partie de l’écriture usuelle de l’Ancien jusqu’au Nouvel Empire. Et vous pouvez constater que la représentation des serpents, des fleurs de lotus et du pilier Djed est conforme à celles du bas-relief. S’ils étaient les éléments d’une ampoule électrique, objet rarissime, pourquoi les avoir inclus dans l’écriture dès la période pré-dynastique donc avant leur invention ?

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que des signes issus du système d’écriture, se retrouvent représentés dans une scène qui a un sens culturel et même religieux, propre à la culture de l’Egypte Antique. Et y voir autre chose relève du non sens.

Emissions

A la recherche des vérités perdues

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