Dans le secret de Stonehenge

[Emission « Science Grand Format », diffusée sur France 5 le 10 mai 2017]

Synopsis :

Ce grand site néolithique situé dans la plaine de Salisbury en Grande Bretagne, est le cercle de monolithes le plus célèbre et le plus visité, attirant plus d’un million trois cent mille visiteurs par an.

Cette émission fait état des dernières avancées archéologiques de l’histoire de sa construction vers 2800 ans avant Jésus-Christ, de ses fonctions au sein des sociétés de la fin du néolithique qui s’étalèrent jusqu’à l’age du bronze vers 1100 avant Jésus-Christ. Elle tente principalement de répondre à la question du choix de l’emplacement de ce monument.

D’un abord scientifique, cette émission met incidemment à bat d’anciennes théories tant scientifiques que fantaisistes et permet de porter un nouveau regard plus précis sur les anciens habitants de Grande Bretagne.

Voir en ligne :

Emission « Science Grand Format », « Dans les Secrets de Stonehenge »

Resume :

Francis PRYOR, de l’Université de Londres, nous présente le site de Stonehenge qui domine la plaine de Salisbury depuis 4500 ans. Pour ce plus célèbre cercle de pierres mégalithiques du néolithique, il nous pose la question du choix de son emplacement, isolé et sans relief marqué. Et c’est à l’aide des dernières technologies de pointe qu’une équipe pluridisciplinaire nous apportera une réponse.

Composé d’un premier cercle, dont les plus grosses pierres levées peuvent dépasser les 40 tonnes, un second cercle intérieur d’une cinquantaine de pierres plus petites et plus anciennes le complète. Appelées « pierres bleues » elles sont constituées de rhyolite, chacune d’elles pesant plus d’une tonne, et provenant de la région de Pembroke au Pays de Galles à 250 kilomètres.

Les études ont permis de démontrer que ce site a connu deux phases, la première où le site était une unique grand cercle constitué avec les pierres bleues, qui ont été déplacées 400 ans plus tard, le site étant transformé pour prendre la structure encore observable aujourd’hui, structurée autour d’un événement astronomique : un alignement avec le coucher du soleil au solstice d’hiver. Une large allée menant jusqu’au cercle a été taillée, dont on suppose aujourd’hui qu’elle avait un rôle rituel pour des processions – bien que ce point ne puisse être démontré à ce jour.

Stonehenge - Phase 1
Stonehenge – Phase 1
Stonehenge - Phase 2
Stonehenge – Phase 2

PRYOR fait cette synthèse de « l’énigme Stonehenge », soulignant qu’il est plus important de savoir pourquoi le monument a été érigé, alors que pendant des années l’on s’est posé la question du comment, sans trouver une véritable réponse d’ailleurs.

Mike PARKER PEARSON est un spécialiste qui a fait une découverte majeure en 2003 à trois kilomètres de là sur le site de Durington Walls, un mur circulaire de près de 500 mètres de diamètre, l’une des plus grande construction du néolithique en Grande Bretagne, un village fortifié qui constitue le plus grand centre urbain de cette époque en l’Europe de l’Ouest. On estime le nombre de ses habitants à plusieurs milliers d’habitants. Il a pu être daté au Carbone 14 de 2500 avant notre ère, donc de la dernière phase du site de Stonehenge. Les études des pioches en bois de cervidés permettront de poser l’hypothèse raisonnable qu’il s’agit du cantonnement des bâtisseurs du monument. Mais au-delà d’être la base de vie de ce chantier, des dizaines de millier de tessons de poterie ont été retrouvés également, attestant de l’organisation de nombreux festins.

Carte du Salisbury
Carte du Salisbury
Durington Walls
Durington Walls – Fondations des habitations

Oliver CRAIG est un spécialiste de l’analyse chimique des céramiques. Son travail a permis de retrouver ce que les habitants de Durring Walls consommaient, car des résidus perdurent sur les parois de ces artefacts. C’est ainsi que l’on a pu déterminer que ces personnes mangeaient énormément de viande, notamment du porc qui constituent 90% des 80 000 ossements d’animaux étudiés. Cette particularité en fait une exception car l’aliment de base des peuples du néolithique est usuellement les céréales : c’est donc de véritables banquets qui ont été effectués ici, dans le but de nourrir une grande population.

Toutes les études convergent alors vers l’hypothèse de l’organisation de banquets pour célébrer un événement précis. Car l’analyse des ossements révèle un détail surprenant : les cochons venaient de toute la Grande Bretagne, et non pas de la seule région.

L’archéologue Lizzie WRIGHT a procédé à l’analyse de près de 900 mâchoires de cochon, démontrant ainsi qu’ils étaient majoritairement abattu vers l’age de 9 mois : ils avaient encore leurs dents de lait. Cette information est cruciale car si le porc était domestiqué au néolithique, leurs naissances n’étaient pas encore contrôlées, signifiant que les naissances par les femelles avaient lieu vers le début du printemps. Les porcelets consommés à Durrington Walls ayant 9 mois, cela signifie qu’ils étaient mangés vers le mois de décembre. Dès lors l’on peut estimer que cette période de l’année revêtait un caractère particulier pour les bâtisseurs de Stonehenge. Et donc que les festins avaient un cycle annuel.

Richard MADGWICK est archéologue et a procédé à l’analyse isotopique des dents des porcs pour en déterminer la provenance. Car le constat de leur profusion interroge : Durington Walls est clairement le plus important gisement d’ossements de porc domestique du néolithique de toute la Grande Bretagne. Et le résultat est très net : les ossements ont des marqueurs prouvant qu’ils venaient de toute l’île, y compris des régions les plus reculées comme le sud est de l’Ecosse ou le Pays de Galles.

Dès lors, les chercheurs en déduisent que les peuples venaient à pied sur des distances de 400 à 800 km avec leur bétail et convergeaient vers Durington Walls pour ces festins, là où étaient abattus les porcs vers le mois de décembre, donc au solstice d’hiver. Ceci fait donc de la région de Stonehenge un centre culturel de rencontres de nombreux peuples, un lieu de rassemblement, pour lesquels certains marchaient pendant un mois entier pour y venir.

Mais pour comprendre pourquoi ce site est en relation avec le solstice d’hiver, il faut nous pencher sur sa naissance 500 ans auparavant. Pour cela, nous nous intéresserons au 56 cavités du premier cercle, explorées en 1920 et appelées « trous d’Aubrey« . Ces dernières contenaient toutes des fragments d’ossements humains calcinés, mais comme les techniques d’alors n’étaient pas aussi drastiques qu’aujourd’hui, la totalité des 500 000 fragments fut enterrée sous le trou n°7 et recouvert d’une plaque de plomb.

Mike PARKER PEARSON eut l’autorisation d’exhumer ces restes pour en effectuer l’analyse. Il eut la mauvaise surprise de les découvrir en vrac sans aucune précaution. Sous sa direction, l’osthéo-archéologue Christie WILLIS procéda à leur analyse complète.

Ces restes humains en si grande quantité attestent en effet que Stonehenge était initialement un site funéraire à crémation, et même le plus grand du 3ème millénaire avant notre ère en Grande Bretagne, puisque la datation des os au carbone 14 les positionne 3000 ans avant Jésus-Christ, donc 500 ans avant que Stonehenge soit rebâti dans sa forme actuelle.

Conjointement, un squelette baptisé « l’archer de Stonehenge » a été mis au jour non loin du premier cercle de pierres, mais avec un squelette sans marque de crémation, visiblement victime d’une mort violente et de blessures causées par trois flèches dans la cage thoracique, tirée à bout portant, et dont l’angle de pénétration laisse présager un tir tendu, donc une exécution par des tirs dans le dos. Mais sa datation au carbone 14 le place en 2300 ans avant Jésus-Christ, donc non contemporain de ceux des trous d’Aubrey.

Les 500 000 fragments incinérés n’avait aucune marque de violence ce qui est en contradiction avec ce que l’on sait des Hommes du néolithique de Grande Bretagne, présentant souvent des fractures, y compris du crâne, provoquées par des armes, comme des lances ou des flèches.

L’hypothèse de la maladie, d’une épidémie, s’imposerait alors mais les défunts n’étaient visiblement ni ceux d’enfant ni ceux de personnes âgées. Or ils sont généralement les premiers à être victime des maladies. Ici les morts sont des adultes bien portants, robustes.

Détail important : même le plus petit des fragments d’os a fait l’objet d’une inhumation, ce qui montre que les corps ont été particulièrement bien traités, qu’ils étaient donc les ossements de personnages importants très probablement. Il s’agissait donc de 56 sépultures méritant le plus grand soin et non pas celui d’une vulgaire fosse commune.

L’anthropologue judiciaire Tim THOMPSON a recours à la spectroscopie pour déterminer les conditions de la crémation de ces fragments. Une température d’au moins 700°C, voire même 1000°C. Et cela alors que les peuples de cette époque ne connaissaient pas encore le métal. La question se pose alors de comprendre la raison du lien entre le lieu de crémation et celui d’inhumation.

L’osthéo-archéologue Jacqueline McKINLEY procède à une expérimentation pour reproduire les conditions de crémation d’un bûcher avec les mêmes moyens que les Hommes du néolithique. Un empilement de billots de bois, d’essences disponibles à l’époque, et croisés en couche est indispensable pour garantir l’apport en oxygène. Une carcasse de porc est utilisée car la plus proche de celle d’un être humain.

L’expérience montre qu’une température de 926°C peut être atteinte au sommet du foyer (comme dans nos crématorium modernes) mais qu’il faut 500 Kg de bois pour obtenir une combustion totale de la carcasse. Ce qui signifie que les crémations étaient coûteuses, et donc plutôt réservées à des personnages de haut rang. Le résultat de l’expérience est concluant et le cochon est dans un état similaire à celui des ossements des trous d’Aubrey après douze heures de crémation.

Cependant, un point reste sans réponse car un tel foyer laisse des traces dans le sol pendant des milliers d’années. Or aucune trace de bûcher n’a été découverte à Stonehenge. Christophe SNOECK est paléontologue et ingénieur chimiste. Il a procédé à l’analyse isotopique des fragments, pour détecter les marqueurs géographiques du strontium que la crémation conserve dans les os. Il ressort qu’une majorité des ossements étudiés (environ 25 individus) proviennent de l’ouest du Pays de Galles, de la même région que les pierres bleues. En revanche, les autres ossements venaient de toutes les autres régions de Grande Bretagne.

Et de déduire donc que leurs dépouilles furent brûlées ailleurs, les ossements ramenés ensuite à Stonehenge, expliquant la naissance d’un pèlerinage vers ce lieu bien avant qu’il ne soit transformé par les habitants de Durrington Walls.

Mike PARKER PEARSON peut alors conclure. Car de la craie broyée au fond des trous d’Aubrey démontre qu’une masse importante étaient positionnées dessus – trous dont les dimensions coïncident avec celles des pierres bleues par ailleurs. L’hypothèse de pierres tombales agencées selon ce premier cercle peut donc être retenue. Les éléments chimiques démontrent que les corps provenaient de toute la Grande Bretagne, après une crémation qui n’avait pas lieu sur place, et pour des ossements qui faisaient alors un voyage rituel vers leur ultime demeure, parfois à plus de 400 km de leur contrée.

Ce qui amène aussi à cette conséquence d’un réemploi postérieur et un déplacement des pierres bleues par les bâtisseurs de Durrington Walls 500 ans plus tard, tout en conservant le caractère sacré du lieu, destination d’un pèlerinage déjà ancré dans les mémoires.

La question du choix de l’emplacement demeure cependant : pourquoi construire un cimetière en ce lieu ? Et quel rapport avec le solstice d’hiver ? Il fallait donc que le site est un attrait spécifique. Et c’est l’hypothèse que pose PARKER PEARSON aujourd’hui.

En effet, la voie qui conduit au site est dans l’axe du couchant au solstice d’hiver. Or symétriquement, Durring Walls possède elle aussi une allée alignée avec le lever du solstice d’hiver, les deux allées étant reliées par le cours d’eau, l’Avon. Ainsi le « monde des vivants » de Durrington Walls, et le « monde des morts » qu’est Stonehenge, se répondent en un chemin qui autorise une procession.

Chemin supposé des processions de Durington Walls à Stonehenge
Chemin supposé des processions de Durington Walls à Stonehenge

Or des fouilles précédentes ont révélé que cette allée de Stonehenge est parcourue de profonds sillons tous orientés vers le soleil couchant du solstice d’hiver mais qu’ils sont le résultat d’une formation naturelle d’une période glacière très antérieure, et aujourd’hui enterrée. Il existait donc dans le paysage un élément marquant en coïncidence avec cet événement astronomique spécifique qui justifiait le choix de ce lieu pour une célébration à cette date.

Mais c’est un total accident qui aurait pu être perçu comme un puissant message par les Hommes du néolithique pour y construire leurs sépultures, puis en faire un lieu de célébration et le sanctuariser, au point d’en faire un centre de convergence de toute la Grande Bretagne et ainsi unifier des clans différents sous une même croyance, une même pratique rituelle.

Notre critique :

Un excellent reportage qui synthétise, preuves à l’appui, l’histoire du site et présente son rôle social supposé avec un très bon argumentaire. Sans pour autant tomber dans une trop grande technicité, les experts nous montrent le cheminement de cette exploration et les conclusions logiques auxquelles ils arrivent, une cohérence.

L’on pourra reprocher parfois quelques « envolées poétiques » dans la forme des suppositions mais le fond reste rigoureux et le téléspectateur peut aisément adhérer aux faits, aux hypothèses et conclusions des chercheurs.

En revanche, ils n’abordent pas les techniques de déplacements et de construction du monument, que cela soit les pierres bleues venant des Pays de Galles pour la première phase du site, ou les blocs massifs du cercle principal de la deuxième phase 500 ans plus tard. Le lecteur notera cependant que si les pierres bleues d’une tonne furent déplacées sur 400 km, les blocs les plus imposants de 40 tonnes ne proviennent pas de là et laissent supposer une autre technique plus complexe.

Les experts :

Francis PRYOR, Mike Parker PEARSON, Oliver CRAIG, Lizzie WRIGHT, Richard MADGWICK, Christie WILLIS, Jacqueline McKINLEY, Christophe SNOECK, Tim THOMPSON

Les sites :

Stonehenge, Durington Walls

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